Érotisme, provocation et surréalisme dans le cinéma de Bigas Luna

Réalisateur et scénariste barcelonais, enfant terrible du cinéma espagnol contemporain, Bigas Luna nous a quitté en 2013, à l’âge de 67 ans, laissant derrière lui un cinéma hors des normes qui se joue des codes. Il marqua le 7ème art par des films provocants, empreints d’un érotisme ibérique mais toujours audacieux et influencés par l’art de la peinture.

Bigas Luna© Divisione La Repubblica GEDI Gruppo Editoriale S.p.A. - P.Iva 00906801006

Bigas Luna© Divisione La Repubblica GEDI Gruppo Editoriale S.p.A. – P.Iva 00906801006

C’est en catalogne et plus précisément à Barcelone que José Juan Bigas Luna voit le jour en 1946 dans une famille bourgeoise de la région. Rien ne semblait le destiner au cinéma. Après des études en sciences économiques, il s’intéresse au design, à l’architecture d’intérieur mais aussi à l’art conceptuel et à la peinture, sa toute première vocation. Il expose même ses dessins dans des galeries barcelonaises et londoniennes. Très vite, sa fibre artistique le conduit à s’intéresser au cinéma, et c’est en 8 millimètres qu’il tourne ses premières images. Sa carrière de réalisateur et de scénariste ne débute réellement qu’à partir de 1978 avec les films Bilbao, Tatuaje (l’adaptation du roman éponyme de Manuel Vázquez Montalbán) Caniche ou encore Renacer. Bilbao– l’histoire d’un homme obsédé par une prostituée- va lui donner une résonance internationale. Ses débuts au cinéma coïncident avec la libéralisation de la société espagnole. Le Caudillo vient de mourir. L’Espagne peut commencer à panser ses blessures. L’érotisme devient sa marque de fabrique. La provocation et la présence de l’humour acerbe aussi.

Un cinéaste inclassable

Bigas Luna va faire partie de l’École de Barcelone (Escuela de Barcelona), un courant cinématographique né dans les années 60, marqué par un fort esprit de rébellion et qui entend repenser le cinéma. Ses films proposent un nouveau langage cinématographique. Le nu, le corps féminin en métamorphose, le sexe, l’érotisme, les rêves, le machisme, l’animalité de l’être humain, sont autant de thèmes récurrents dans l’œuvre de Bigas Luna qui aime le mélange des genres. Il est ainsi considéré comme un réalisateur inclassable dans le cinéma contemporain. Avec Angustia en 1987, il touche au cinéma d’horreur. En 1990, il réalise Las edades de Lulú et obtient en 1992 un Lion d’Argent au Festival de Venise pour son film Jamón Jamón, son plus grand succès. Ce film va d’ailleurs révéler au cinéma Maribel Verdú et Javier Bardem et fait partie de la trilogie ibérique, avec La teta y la luna (1994) et Huevos de Oro (1993) couronné d’un Premier Prix du Jury du festival international de Cinéma de Saint-Sébastien. On lui doit également La camarera del Titanic, mais aussi en 2000, Volavérunt, et Son de mar (2001) qui réunit à l’écran Léonor Watling, Jordi Mollà y Eduard Fernández. En plus de 25 ans de carrière, Bigas Luna nous a laissé une œuvre hétéroclite composée d’une quinzaine de films dont des téléfilms ainsi qu’une collection de films pornographiques. Il s’illustre aussi bien dans le genre de la comédie que du drame et du fantastique. Son cinéma se situe entre la satire sociale et les romans historiques, entre la réalité et le surréalisme.

Le dernier des surréalistes

La peinture et le cinéma sont deux arts qui fonctionnent ensemble et se nourrissent mutuellement. Le cinéma donne une interprétation différente de la peinture, la peinture, elle, n’est pas seulement une source d’inspiration, elle travaille à l’imaginaire du cinéma et s’introduit dans son langage.  La peinture justement, qui fut la première vocation de Bigas Luna, influençant et marquant durablement son œuvre cinématographique. Grand admirateur du peintre surréaliste Salvador Dalí, le réalisateur catalan « apparaît comme le cinéaste espagnol contemporain qui s’inscrit le mieux dans le prolongement du mouvement surréaliste. Il recherche le surgissement d’images insolites au cœur de la réalité la plus banale. »  C’est dans le film Huevos de oro que le dialogue entre peinture et cinéma apparaît de manière la plus flagrante. On y suit les (mes)aventures de Benito González (Javier Bardem), macho ibérique qui nourrit deux rêves dans sa vie  : se marier avec la femme qu’il aime et construire un gigantesque gratte-ciel.  Le film est rempli de références aux symboles daliniens et aux œuvres de Dalí en général.  Pour Luc Vancheri “La peinture est ici dans le cinéma, une présence plus ou moins manifeste, parfois aisément identifiable, parfois seulement lisible au détour du travail accompli par le film.”

Le tableau dans le cinéma

Dans Huevos de oro, la peinture de Dalí s’expose sur les murs, dans un jeu intertextuel entre les tableaux et le sujet du film. On y voit donc différents tableaux du maître comme Vestigios atávicos después de la lluvia, 1934;  Autorretrato blando con Bacón asado, 1941; ou encore le Rostro del Gran masturbador, 1929. On trouve aussi des objets et du mobilier, crées par Dalí un peu partout dans l’appartement de Benito. La chambre de ce dernier n’est autre qu’une référence implicite au tableau Cara de Mae West, 1934, récréé ici à taille réelle. Un autre exemple de cette réappropriation plastique réside dans une petite sculpture en forme de sexe masculin qui n’est pas sans rappeler l’un des tableaux de Dalí intitulé : Joven virgen sodomizada por su propia castidad, 1954. Bigas Luna se réapproprie donc ici l’univers dalinien, mais va plus loin que la simple exposition des œuvres de ce dernier. Il crée des images surréalistes teintées d’une dimension humoristique et poétique qui nous permettent aussi de mieux cerner le personnage de Benito et ses goûts.

Les corps aussi se métamorphosent pour devenir des tableaux vivants. Benito va jusqu’à transposer  un tableau de Dalí sur le corps dénudé de sa campagne (Maribel Verdú) en lui dessinant au feutre des tiroirs, référence ici explicite à la peinture Jirafa en llamas ,1935. Le tableau, support inanimé, s’anime, et l’image picturale devient ici cinématographique. Une autre séquence est également intéressante à souligner, celle du rêve de Benito, qui condense de nombreuses obsessions daliniennes et nous fait entrer dans un autre niveau de la narration. « C’est probablement dans la représentation des rêves de ses personnages que Bigas Luna a fait preuve de son immense talent et du fait qu’il pouvait être considéré comme le brillant  continuateur des surréalistes. » explique Emmanuel Larraz.  On y voit Benito en position fœtal, la même position que prend Dalí lors d’une pose face à l’objectif du photographe Philippe Halsman, dans Mémoire Prénatale en 1942. Le rêve est une sorte d’hommage au monde onirique, cher aux surréalistes.

Avec Huevos de oro, Bigas Luna nous propose donc son idée du surréalisme, mais aussi une nouvelle manière d’observer et de redécouvrir les œuvres de Dalí.  Il a su les manipuler pour fabriquer des images qui fonctionnent comme des illustrations d’idées et de pensées. D’autres de ses films sont aussi influencés par la peinture, comme Volavérunt, qui est une référence iconographique à l’un des Caprichos éponymes du peintre Francisco Goya.

Voici donc un réalisateur, figure incontournable du cinéma espagnol, qui mérite que l’on s’y intéresse plus, aussi bien pour son œuvre filmique que pour ses nombreuses références et influences picturales.

 

Filmographie complète

Tatuaje (1976)

Bilbao (1978)

Caniche (1979)

Renacer (1981)

Lola (1986)

Angustia (1987)

Las edades de Lulú (1990)

Jamón, Jamón (1992)

Huevos de oro (1993)

La teta y la luna (1994)

Lumière y companía (1995)

Bámbola (1996)

La camarera del Titanic (1997)

Volavérunt (1999)

Son de mar (2001)

Yo soy la Juani (2006)

Didi Hollywood (2010)

 

Bibliographie

-BAZIN, Andrés, Qu’est ce que le cinéma, ed. du cerf, 2002.

-BERTHIER, Nancy, Le cinéma de Bigas Luna, ed. Presses universitaires du Mirail, 2005.

-KYROU, Ado, Le surréalisme au cinéma, ed. Ramsay poche Cinéma, 1963.

-ORTIZ, Aurea, PIQUERAS, Maria-Jesus, La pintura en el cine, ed. Pardos, 1995.

-VANCHERI, Luc, Cinéma et peinture, ed. Armand colin, 1982.

Par Elise Chevillard